Chateau de Chambord
Programme archéologique / Le projet perdu de 1519

Le projet perdu : les hypothèses en compétition

Le projet perdu : les hypothèses en compétition

Les spécialistes de Chambord s’accordent à voir dans la dissymétrie du donjon la conséquence d’une importante modification apportée aux plans originaux alors que l’édifice se construisait, entraînant la perte d’une symétrie de plan et de façade dont on imagine qu’elle fut pourtant une caractéristique majeure du projet originel. Le dessein initial semble avoir été modifié peu après le début des travaux. Nul ne sait combien il y eut alors de projets successifs, mais celui qui fut finalement arrêté comprenait l’ajout des ailes, des galeries et des offices bas qui composent le château que nous connaissons aujourd’hui.

La disparité d’orientation des quatre cantons d’appartements du donjon s’inscrit mal dans le tracé définitif du château.

La disparité d’orientation des quatre cantons d’appartements du donjon s’inscrit mal dans le tracé définitif du château. Plan 3D : www.axyz-images.com

De l’avis général, c’est cette extension qui a nécessité la rotation de certains éléments du donjon. Une fois cette hypothèse posée, il s’agit désormais de proposer un plan originel crédible, duquel le château actuel peut raisonnablement dériver. Deux hypothèses majeures ont alors été avancées pour retracer ce « projet perdu », et comprendre ainsi les anomalies à la lumière de ce qu’il est advenu du premier projet.

 

Le plan parallèle

L’hypothèse du plan parallèle a recueilli la préférence de presque tous les chercheurs. Elle postule que le canton Sud du donjon– celui qui est orienté différemment - fut le premier construit. Il serait le canton « modèle », commencé avant la décision de convertir le plan massé en un plan « articulé », avec ailes et galeries organisées autour d’un axe différent. Cette décision étant supposément intervenue avant la construction des trois autres cantons, il aurait ainsi été possible de les faire pivoter de 90° afin de prolonger leur galerie ouverte vers les deux nouvelles ailes, et d’ajuster leur orientation avec celle du nouvel ensemble. Seul le canton Sud –déjà édifié – demeurait orienté selon l’ancienne disposition.

Chambord-Plan-parallele

Plan actuel du donjon et hypothèse parallèle. En rouge, l’orientation initiale des trois cantons qui auraient subi une rotation (ouest, nord et est).

Cette hypothèse s’inspire sensiblement du plan parallèle d’une maquette en bois découverte à Blois et relevée par André Félibien au XVIIe siècle. Les similitudes qu’elle présente avec le château actuel ont conduit les chercheurs à identifier cette maquette comme l’un des maints avant-projets que François Ier « fist faire […] avant que de rien entreprendre ».

Toutefois, l’on peut discuter de l’importance qu’il convient d’accorder aux vestiges de cette maquette, tant le projet qu’elle illustre n’est précisément pas celui qui fut retenu pour l’exécution. En outre, rien n’indique qu’il ne s’agit pas d’un projet réalisé après une première phase de travaux - ce qui en expliquerait aussi les similitudes - et proposant une redéfinition du plan intérieur consécutive à la révision du programme.

L’hypothèse du plan parallèle doit aussi répondre d’un certain nombre d’incohérences. Par exemple, seuls les plans des cantons Ouest et Nord auraient eu besoin de pivoter pour s’ajuster aux nouvelles circulations. Aussi, la rotation du canton Est n’est pas seulement inutile, elle est d’autant moins justifiée qu’elle est directement responsable des irrégularités de la façade d’entrée, ayant rendu dissymétrique une façade qui ne l’était pas.

Rétablissons à ce stade la chronologie des hypothèses : il est important de noter, en effet, que l’hypothèse parallèle a été formulée en réaction à une hypothèse différente. Cette autre hypothèse fut à la fois la toute première mention et la première tentative d’explication des étrangetés du plan. En effet, parmi les historiens de l’art et les spécialistes de Chambord, personne au fil des siècles n’avait commenté ni même évoqué les anomalies dans la symétrie du donjon. Bien au contraire, les bizarreries du plan s’étaient vues constamment passées sous silence, dans une longue tradition de l’omission qu’un architecte chargé des restaurations du château allait être le premier à briser.

 

Le plan giratoire

C’est en 1973, en effet, que l’architecte en chef des Monuments historiques Michel Ranjard commente les anomalies du plan, et publie une hypothèse audacieuse pour les expliquer. Il y présente le bipartisme des façades non pas comme la conséquence d’un accident, mais comme l’expression d’un parti pris original et délibéré. Selon cette hypothèse – dite « en svastika » en vertu de la figure en hélice dessinée par les vestibules et les galeries ouvertes – les cantons d’appartements se trouvaient délibérément décalés de 90° les uns par rapport aux autres, conséquence d’une rigoureuse symétrie centrale se déployant depuis l’escalier à double révolution, point focal projetant une image inversée de chaque élément du plan à l’opposé exact de son emplacement. En réalité, selon cette théorie, ce sont les façades symétriques d’aujourd’hui qui seraient accidentelles.

Chambord-Plan-giratoire

Plan actuel du donjon et hypothèse giratoire. En rouge, l’orientation initiale du canton qui aurait subi une rotation (nord).

C’est peu de dire que l’hypothèse de Ranjard ne souleva guère l’enthousiasme. « Indéfendable » pour Jean Martin-Demézil, elle fut jugée « curieuse » par le professeur Jean Guillaume, qui préféra attribuer l’anomalie du plan à une « initiative malheureuse des bâtisseurs. » Pour Monique Chatenet, enfin :

« Jean Guillaume et Jean Martin-Demézil ont récusé à juste titre la restitution du projet originel proposée par Michel Ranjard, irrecevable parce qu’elle contredit toutes les recherches italiennes ou françaises contemporaines. Cette restitution, qui supposerait quatre façades d’une barbare dissymétrie, ne peut en aucune manière être attribuée, comme le fait son auteur, à Léonard de Vinci. »

Pourtant, les contemporains de François 1er s’étaient montrés singulièrement moins véhéments à l’égard des prétendues anomalies du plan. Pour Jacques Androuet du Cerceau, par exemple, « tout l’édifice est admirable […] et rend un regard merveilleusement superbe, à l’occasion de la multitude de la besongne qui y est ».

Par ailleurs, dans la première description connue de Chambord, rédigée vers 1541 par Francisco de Moraes, ce sont les façades symétriques qui sont passées sous silence. Le secrétaire de l’ambassadeur du Portugal y livre alors la vision enthousiaste d’un donjon aux façades bipartites, et se montre séduit par cet édifice dissymétrique qui présente « sur les quatre façades aux deux niveaux supérieurs, dans le coin où se trouvent les études, […] une petite galerie, laquelle n’a pas plus de deux arcs ».

 

La naissance du programme archéologique

Ces deux hypothèses s’affrontaient moins sur la base d’arguments architecturaux que sur la base de leur vraisemblance historique. Le plan en hélice proposé par Ranjard – parce qu’il n’en existe au XVIe siècle aucun équivalent bâti connu – constituait ainsi l’hypothèse la moins en vogue. Elle fut unanimement écartée, au profit de l’hypothèse concurrente du plan parallèle.

Les nombreuses incohérences qui la disqualifient passèrent tout à fait inaperçues, et cette hypothèse de secours s’imposa alors dans le discours scientifique. Elle fut notamment présentée comme une vérité établie jusque dans le circuit de visite du château, sans même que l’existence d’autres hypothèses ou d’avis divergents ne soit mentionnée.

Mais s’était-on suffisamment penché sur l’édifice lui-même ? En 1997, cette question prenait la forme d’un programme archéologique, visant à s’approcher au plus près des premières phases de la construction du château, consécutives à la nomination des responsables du chantier par François 1er en septembre 1519.

----------

Suite ...